EXTRAITS
 
 



La matière est là, possible à chaque instant. Quasiment stable. L’énergie s’appelle ici tellurique et se rappelle à nous, seconde après seconde. Le chaos – des séismes – n’est pas loin. Ses voix nous défient, nous repoussent. L’espace est partout contenu, mais on sent qu’il pourrait céder à chaque instant, sous la poussée du temps – justement !


Dans ce pays de phare et d’écoute, de puissance et de lumière, l’homme a sa place bien sûr - intense, avec un sens aigu des autres et de la terre. Opportun et généreux, l’homme témoigne et commerce, il assassine parfois ou sauve, selon le jour, selon le vent.


Mais la matière aussi féconde sa peur. Le moindre mouvement dégage des forces qui semblent le dépasser. Mais de ces gestes, parfois gauches, l’homme prend le pas sur l’inerte et “se conduit” malgré tout. Il avance. Il rencontre ce qui l’altère – la lumière – et qui le nourrit pourtant à chacun de ses pas.


Pas de cri superbe et douloureux. Pas de mise au monde. Mais un souffle tenace et régulier qui prend possession, une force qui le porte et pourrait l’emporter. Dans la Hague, la solitude est vraiment simple d’accès. Tous les mots du silence ici sont connus, posément répétés, déroulés par le vent, chaque jour.


À ces hommes qui passent et ne font que passer, ce silence, du coup, semble excessif – parfois même impossible.


La douceur, par contre, y est exacte, voire violente. Elle aiguise le regard, invite à toucher ce qui le brûle. Invite à s’engager, à saisir.


L’homme d’ici a des yeux qui se ruent vers le large tandis que ses mains se cramponnent aux falaises, au brouillard, à des odeurs. À des repères assez stables. À ses pieds, les sentiers d’ailleurs sont étroits, encaissés comme des chasses ou, au contraire, pleins d’à-pics.


Dans son dos, quand il fait face aux autres et qu’il reprend du souffle, il entend la mer gronder et tout un tas de rochers qui font corps avec lui, qui luttent, qui résistent, qui évitent de bouger, de pousser, de provoquer et de se faire remarquer.


Et, dans la foulée, dans la continuité même du mouvement des flots, il s’attaque alors au petit, à l’infini petit. À l’atome.


Fait des scories de lave et de ces bouts d’étoiles dont nous sommes tous faits, le plus lourd de ces atomes, le plus lourd d’entre eux, l’uranium, a un secret : un cœur si fragile qu’à tout moment – sans même être sollicité – ce dernier peut lâcher, et s’effacer en un flux de lumière !


On dirait un feu intense et nourri, concentré. Pur comme de l’or. Précis comme un noyau de cerise, l’été. Puissant, gourmand, comme une volée d’entre eux. Dur comme une Agathe, une bille de verre. Pénétrant comme de la braise au cœur de la nuit. La matière qui l’abrite et qui l’entoure depuis le temps du Big-bang, a du mal à rester insensible, à ne pas être chahutée, bousculée, touchée à son tour dans sa chair – je veux dire dans ses formes.


Et de ces « billes », l’homme – l’autre, l’ingénieux – en fait des stylos, des crayons, qu’il use alors comme on use les crayons : comme un enfant qui rêve, il invente ses propres couleurs et ses feux d’artifices. Il en fait des images incroyables et du chaud, du son, des choses qui pourraient s’enflammer et le faire disparaître. Proprement, sans suie, en silence.


Quand l’ingénieur en a enfin fini et qu’il ne veut plus de ces crayons, il les fond alors dans du jaune, de l’acide et du verre, les coule dans de l’acier avant de les envoyer quelque part au pays des Trois vents – treize avec le temps, le recul… pour les enfouir au fond d’un trou, à plus de 500 m, là où la roche est la plus dure et la plus imperméable, exactement là où elle sait comment garder ou comment perdre un secret... et là où elle ne porte plus de pousses, ni de racines.


C’est un pays où reposent déjà des milliers d’années, de terres immobiles, concentrées, où l’homme a laissé tant d’empreintes, tant de langues, des passages, des murs. Un pays où d’autres hommes – venus d’ailleurs – en quelques autres années, ont bâti d’étranges tourelles. Moitié passerelle, moitié de gué. L’une d’elles a même une hélice, un foret, que sais-je, un moyeu ? On dirait qu’un bateau aurait sombré là, par la proue, verticalement, planté jusqu’à la poupe.


Évidemment, à cause du vent !

Des feux aussi, des feux.

C’est un pays où l’homme se bat encore avec lui-même et ses contradictions.


Mais la matière est là,

possible, à chaque instant.
































































































 
INDUSTRIA



Du travail des matières

Extrait du catalogue de l’exposition INDUSTRIA de

Jean-Philippe Burnel,

2004



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Entretien 2004
Université de Caen